#115 - Le minimalisme sauvera-t-il la planète ? (2)
Hugo : [00:14:06] Oui, c'est sûr. Et encore une fois, si on a les moyens d'acheter des produits de meilleure qualité, que ce soit pour l'électroménager par exemple, le réfrigérateur, le lave-vaisselle, etc., évidemment, on a besoin de les remplacer moins souvent parce qu'ils tombent moins souvent en panne. Donc là aussi, c'est plus facile d'être minimaliste et de garder ses appareils électroménagers plus longtemps. Et comme tu disais, c'est plus facile de renoncer à cette société de consommation une fois qu'on a pu en profiter. Une fois qu'on a vu que d'acheter plus de choses, ça nous apportait pas forcément plus de bonheur ou de satisfaction, c'est plus facile à ce moment-là de dire : « Stop, j'arrête et je vais changer de mode de vie. » D'autant plus quand on sent que c'est quelque chose qui est très valorisé dans la société. Et c'est là aussi qu'il y a eu un changement, une évolution durant les dix, quinze dernières années : avant, posséder un grand nombre d'objets, de meubles, etc., c'était un signe de richesse extérieure. Et maintenant, c'est plutôt le cas quand on a un intérieur très minimaliste, avec, voilà, seulement quelques meubles, mais qui sont très bien choisis. Donc, comme les mentalités ont évolué dans la société, c'est plus facile maintenant pour ces personnes de consommer moins, parce que c'est quelque chose qui est très valorisé et qui leur donne aussi un certain statut.
Ingrid : [00:15:37] Ce qui en soi, il faut le dire, est quand même un peu mieux pour la planète. Tant mieux si la mode est d'avoir moins de choses. Tant mieux si la mode n'est plus de se vanter d'avoir le dernier smartphone, mais plutôt de dire « Moi, j'ai un smartphone de seconde main », « Ah, je l'ai gardé dix ans » ; c'est bien. On ne va pas se plaindre de ça. Mais dans l'article, et puis un peu dans ce qu'on voulait aborder, on voulait se demander si… Est-ce que c'était vraiment utile ? Est-ce que c'est vraiment ça qui va sauver la planète ? Et alors, qu'est-ce que tu en penses ?
Hugo : [00:16:17] Hum… Moi, d'un côté, je pense que c'est assez souvent sous-estimé, mais toutes ces choses-là, c'est beaucoup une question de communication. Je vais prendre encore une fois l'exemple du véganisme, mais je vois que les mentalités par rapport au véganisme commencent à changer. Avant, c'était vraiment quelque chose de très bizarre. C'était tout de suite associé aux hippies ou à des espèces de sectes, etc., et depuis que c'est quelque chose qui est socialement accepté, voire valorisé, bah c'est beaucoup plus facile pour les gens d'essayer, d'avoir cette envie d'essayer, de voir les bienfaits que ça peut avoir sur leur santé. Et automatiquement, il y a de plus en plus de gens qui décident de changer de régime parce que c'est plus facile. Et je le vois aussi beaucoup avec les voyages. Pendant mes études, c'était vraiment… Le truc le plus cool, c'était de partir cinq ou six fois par an dans un pays exotique ou, voilà, dès qu'on avait un week-end de trois, quatre jours, de prendre l'avion et d'aller quelque part. Et depuis quelques années, je trouve que ça a changé. Et maintenant, les gens culpabilisent un peu plus. Donc, j'ai des amis, par exemple, qui adorent voyager — et encore maintenant —, et avant, tout le monde les enviait et leur disait : « Ah, vous avez de la chance, vous partez en Jordanie, au Vietnam, vous visitez tous ces pays, c'est génial. » Et là, maintenant, quand ls annoncent les prochaines vacances qu'ils vont faire, ils ont des réactions un peu différentes, où les gens leur disent : « Ah, vous prenez encore l'avion, c'est la cinquième fois cette année, ah dis donc, le bilan carbone, etc. » Donc eux, ils voyagent parce qu'ils adorent ça, mais socialement, ils comprennent que… ils sont en train de comprendre que ça devient un peu difficile. Et j'ai un autre couple d'amis, Marie et Timothée, que tu connais via le cours « Raconte Ton Histoire », qui eux aussi ont beaucoup voyagé pendant leurs études. C'était vraiment des grands voyageurs. Et là, depuis le Covid, ils ont complètement arrêté de… ou en tout cas, ils voyagent très rarement à l'étranger. Et maintenant, leurs vacances, c'est vraiment de prendre le train, d'emmener leur vélo et d'aller faire du vélo quelque part en France, ou alors pas loin de la frontière italienne. Et ils ont complètement changé leur, voilà, leur mode de transport pour les vacances et… Mais encore une fois, c'est plus facile de faire ça quand on a déjà visité tous les pays qui nous faisaient rêver dans le monde.
Ingrid : [00:18:52] Oui, parce que c'est vrai que finalement, c'est des modes, encore une fois, qui touchent plus facilement les personnes de classes moyennes à aisées pour lesquelles ces choses-là ne sont pas des privations forcément, et pour lesquelles il y a d'autres options. Alors que les personnes des classes plus pauvres, elles, ont tendance… En fait, toute leur vie, elles ont été minimalistes par défaut. Mais dès lors, dès qu'il y a une possibilité pas chère de faire ce que les autres peuvent faire depuis toujours, ils vont saisir cette occasion. Donc c'est pour ça que c'est des modes qui peuvent être perçues dans, peut-être, nos classes sociales comme quelque chose qui est* très adopté, que les gens voyagent moins, etc., ou qu'on achète des vêtements de seconde main, on achète moins de vêtements, etc. Mais a priori, c'est vraiment… C'est une mode de niche, si je puis dire, c'est-à-dire qui ne concerne qu'une partie de la population, puisque les plus pauvres, finalement, continuent de consommer de la fast fashion, donc de la mode rapide, c'est les gros… Je ne vais pas citer les noms, mais toutes les chaînes qu'on connaît. Et puis même pire, maintenant, elles consomment de l'ultrafast fashion. Donc, c'est des sites internet qui n'ont même pas de magasin physique et dont les conditions de production sont terribles pour l'environnement et les droits humains. Et c'est vrai que c'est… Il y a quand même une certaine culpabilisation, je pense, des classes populaires, à dire « Ah non, vous ne devriez pas consommer de cette manière » ; pareil, « Vous ne devriez pas prendre des avions low cost pour voyager en Europe » de la part de personnes qui en fait, ont déjà des placards remplis de vêtements peut-être de meilleure qualité, qui vont durer plus longtemps mais qui leur ont coûté beaucoup plus cher à l'origine ; des personnes qui, à une époque, quand elles* étaient étudiantes par exemple, ont consommé de la fast fashion sans se poser la question, de personnes qui ont voyagé, etc. C'est vrai que voilà, c'est peut-être une impression qu'on a et c'est tant mieux encore une fois, puisque de toute façon les classes moyennes sont toujours celles qui donnent la tendance qui va être suivie après, mais voilà, on n'est pas encore dans un monde qui est complètement transformé. Et voilà, je ne suis pas sûre que pour l'instant, ça ait un réel impact à l'échelle mondiale.
Hugo : [00:21:38] C'est vrai. Et justement, on parle de ça à l'échelle française, mais à l'échelle mondiale, on observe exactement la même chose entre les pays riches, les pays développés d'un côté, et ceux qui sont en voie de développement, où il y a ce même discours de culpabilisation de dire, voilà, « La classe moyenne chinoise, maintenant, qui a les moyens de voyager, de prendre l'avion, ah, c'est une catastrophe », « Maintenant, ils mangent beaucoup de viande aussi, c'est une catastrophe pour l'environnement », tout simplement parce que ces Chinois, cette classe moyenne, veut faire la même chose que ce que font les Occidentaux depuis 50 ans maintenant. Et on leur dit : « Ah non, vous n'avez pas le droit parce que nous, on en a bien profité, on a beaucoup contribué au réchauffement climatique, mais maintenant, c'est la catastrophe, donc vous, vous ne devez pas faire la même chose. » C'est un peu compliqué d'avoir ce discours, sachant qu'encore une fois, ceux qui polluent le plus sont les citoyens des pays riches.
Ingrid : [00:22:42] Et puis, ceux qui polluent le plus, il y a une catégorie sociale dont — « Sociologique » ? Je ne sais pas comment on dit, « socioprofessionnelle » ? —, dont on n'a pas parlé ; c'est les très riches, finalement, parce qu'on parle de classes moyennes aisées contre les classes plus pauvres, mais pendant qu'on débat entre gens de la société sur qui a le meilleur mode de vie et qui est le plus à plaindre ou qui doit culpabiliser, il y en a qui n'ont pas du tout changé leur mode de vie et qui, finalement, individuellement, polluent mais beaucoup, beaucoup plus que n'importe qui d'autre : c'est ceux qui ont des jets privés, ceux qui ont des villas avec piscine, ce qui sont, qui vivent, dans un monde complètement différent du nôtre. Et dans ce monde, l'écologie n'existe pas, ou alors elle existe juste sur Twitter pour dire « Quelle tristesse qu'il fasse si chaud ! », alors qu'en fait, bah les millionnaires, milliardaires sont ceux qui polluent le plus. Et les entreprises aussi, mais qui sont possédées par des millionnaires, milliardaires. Donc finalement, est-ce que notre poids en tant que classe moyenne est important ? Pas forcément.
Hugo : [00:24:06] Ouais, c'est drôle, justement, parce que depuis un ou deux ans, il y a beaucoup de comptes sur Twitter ou sur Instagram qui suivent les trajets de ces jets privés. C'était le cas pour Elon Musk et maintenant, ça l'est aussi pour Bernard Arnault, il me semble ; c'est celui que tu m'as envoyé ?
Ingrid : [00:24:20] Ouais, Bernard Arnault.
Hugo : [00:24:21] Le jet privé de Bernard Arnault. Et ils montrent, voilà, des choses parfois complètement absurdes où un milliardaire a pris le jet pour un trajet de quinze minutes alors qu'il aurait très bien pu le faire en voiture. Et montrer l'impact carbone de ces milliardaires, c'est vraiment quelque chose qui nous permet de déculpabiliser en nous disant : « Bon, nous, notre impact finalement est assez marginal, le vrai problème, c'est celui de ces grandes entreprises, de ces ultrariches qui polluent 1 000, 10 000 fois plus que nous. » Mais moi, j'ai l'impression de faire un peu, quand je me regarde, honnêtement, j'ai l'impression de faire exactement la même chose si je me compare à des personnes qui n'ont pas les moyens de prendre l'avion, par exemple. Tu sais qu'au mois de juin, j'avais des amis qui se mariaient en Italie, à Rome, et je suis allé au mariage en avion. Bon, j'en ai profité pour passer des vacances en Italie pour ne pas aller juste au mariage et prendre l'avion juste pour ça. Et c'était vraiment un événement magnifique. Mais quand on regarde le bilan carbone de tous ces Français qui ont dû venir à ce mariage en Italie en avion, c'était vraiment une catastrophe. Mais à chaque fois, moi, je me dis : « Ah, c'est important, c'est le mariage de mes amis, je ne peux pas rater ça. » Et évidemment, ces milliardaires, ils se disent exactement la même chose, que leur travail leur impose d'être rapidement disponibles à l'autre bout du monde. Et voilà, tout le monde, finalement, se dit « Ce n'est pas ma responsabilité à moi, mais c'est celle des autres. Et moi, je prends l'avion, mais parce que je suis obligé de prendre l'avion. » Mais bon.
Ingrid : [00:26:09] C'est pour ça que je ne pense pas que ce soit la responsabilité individuelle des milliardaires. Ni la nôtre. Ni celle des plus pauvres. On ne peut pas dire… On ne peut pas : ni faire culpabiliser les plus pauvres qui achètent sur des sites chinois avec une production discutable ; ni la classe moyenne qui va prendre deux fois par an l'avion parce que, pour quelque chose qui leur paraît très important ; et finalement, les milliardaires aussi, ils ont les moyens, ils ne sont pas sensibilisés, ils ne vont pas souffrir directement des conséquences… Bon, on peut comprendre. Mais c'est pour ça que les discours de dire « Chaque geste compte, chacun est responsable individuellement », c'est une très bonne manière, finalement, de faire oublier que la seule solution, elle est politique et collective. Et à partir du moment où il y aura des lois, par exemple, pour limiter, pour même surtaxer les avions low cost par exemple et, au contraire des politiques, pour favoriser les voyages en train, parce qu'il faut savoir qu'en Europe, il y a quand même un gros problème de baisse du service des trains alors qu'on a les infrastructures disponibles.